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 Défense de la Patrie : La plus longue mission par Françoise Bastide

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Amina Benlarbi Grar



Messages : 20
Date d'inscription : 04/10/2016

MessageSujet: Défense de la Patrie : La plus longue mission par Françoise Bastide   Mer 5 Oct - 0:55

“Défense de la Patrie. La plus longue mission.

Épouse d’un des plus vieux prisonnier de guerre au monde, Atika Saiagh, a vu partir un jour durant la guerre du Sahara, son jeune et flamboyant mari, le pilote de chasse, Ali Najab en mission aérienne commandée.… Abattu en vol par un missile Sol Air et fait prisonnier par le Polisario, elle ne le retrouvera que 25 longues années plus tard…
Un quart de siècle d’un combat surhumain pour maintenir en vie celui qu’elle aime !
Ce qui frappe lorsque on les regarde vivre est ce flux d’harmonie qui coule de soi. Quelque chose d’inexplicable, comme un lien invisible. En réalité, à l’analyse…il est tout entier en elle. Il n’a jamais cessé d’être en elle. Mais pour se convaincre qu’il est là physiquement, elle a une façon inimitable de prononcer le mot, Ali…comme pour se rassurer. Pour rester dans son rêve éveillé, elle ne l’interpelle pas avec familiarité. Elle prononce « Ali » comme une note de musique et Ali dans sa bouche devient un mot magique. Ils se voient pour la première fois, elle a 16 ans, il est un ami de son frère. Elles sont six filles pour deux garçons. Une famille traditionnelle et moderne comme le Maroc en a le secret. La maman est voilée mais c’est aussi une des premières femmes de Meknès à conduire une voiture ! Les valeurs sont un socle familial. Tout respire la droiture, le sens du devoir, l’affection, le respect. Lui a une forte personnalité, Math sup,…Un bosseur.
Lorsqu’il marche, le sol donne l’impression de trembler. Il est élève officier. Il sera pilote de chasse. L’élite de l’élite. Il semble pouvoir porter le monde, fait pour les missions difficiles, né pour la responsabilité. Bientôt il fera partie du cercle très fermé de ceux qui volent à Mach1, de ceux qui se déplacent si vite qu’ils voient le monde plus petit, de ceux qui deviennent physiologiquement taillés pour la liberté et les grands espaces. Les mois filent, les études, la vie…aux vacances, il revient…il vient souvent…il est supposé voir le frère de Atika… Le cœur est toujours un éclaireur, lorsqu’elle le sent présent, son cœur s’emballe, ses joues rosissent. Elle reste à portée de regard, de son regard qui ausculte, qui pénètre, auquel rien n’échappe et qui a déjà compris qu’elle est vraisemblablement faite pour lui. Elle est simplement, belle ! Un regard de châtaignes ardentes. Un corps délié., Instinctivement serviable, jamais avare d’un effort, il perçoit autours d’elle de larges ondes de bonheur. Telle une marée, il en est imprégné. Et puis il y a ce sourire incandescent, véritable politesse envers la vie. Ce sourire, lorsqu’il part, lorsque le reste du monde l’accapare, lorsqu’il est tout entier livré à ses machines, ce sourire, reste en lui, embrasé. Elle est très jeune, cinq ans les séparent. Il part…loin. L’Amérique l’attend. Formation de pilote de transport sur T28, C47, il en sort Major…normal. Puis la prestigieuse Ecole militaire de Salon de Provence, il en sort avec le grade de lieutenant. Il cultive l’excellence. Il revient. Un rituel s’installe. Elle attend ses visites. Ils ont de longues discussions. Ils voient la vie de la même façon, sont exaltés, partagent les mêmes valeurs. Dieu, la Patrie, le Roi…Le Maroc défend son intégrité territoriale. Il a choisi la chasse et d’être en premières lignes. Il lui interdit la peur. Il doit en faire une guerrière, à son image, entièrement dédiée à la cause. Elle l’admire… A son trouble, leur silence en face d’un tiers, sa mère a compris que quelque chose de sérieux se nouait. Mais les parents la jugent trop jeune. Les études d’abord. On ne plaisante pas avec les diplômes. Contrainte, elle lui écrit un courrier aux mots choisis.
Cette lettre, il la tourne et la retourne dans tous les sens. Lui-même n’a pas fini sa formation. La formation de Pilote de chasse à Tours, et sa formation d’instructeur…Il est impatient. Avide de compétences. De servir. Il retourne les mots dans tous les sens. Ne plus se voir ? Une douleur ! Il se calme…« Si elle est faite pour moi, elle m’attendra ! » Attendre ? S’ils savaient…
Plus d’une année se passe. Il revient auréolé de succès, avec sa qualification sur Mirage. Il rentre au pays. Il se souvient du jour de la semaine, un vendredi, où, la gorge nouée, il la rappelle. Elle lui répond oppressée… « nsitina »…tu nous a oubliés…Le reproche est un reproche amoureux. Non il n’a rien oublié ! Le moment est venu. Il arrive, fait sa demande en mariage, bientôt il pourra la serrer si fort, qu’à la manière d’un tatouage, la moindre de ses cellules en sera incrustée ! Les cinq années qui suivent sont un rêve, l’union idéale de deux êtres qui ont trouvé leur moitié d’orange. Il est successivement Commandant d’Escadrille Opérationnelle, Commandant d’Escadrille de Reconnaissance, Officier de sécurité des Vols Base. Fiable à cent pour cent, il est désigné par l’Etat-major Général pour assurer lorsqu’il est libre, la Fonction d’Aide de Camp de Son Altesse Royale le Prince Héritier Sidi Mohammed. En pensée, elle ne le quitte jamais. Il la nourrit de ce pour quoi elle est faite, les valeurs, la transcendance, la culture et l’amour total. Ensemble, entre deux missions, ils animent le Ciné club, vont aux conférences…Un bébé naît. Une petite fille, Ola…Une lumière. En 1976, il est muté au Sahara comme chef de détachement des avions F-5 et quelques mois plus tard chef des Moyens Opérationnels Base. Il effectue plus de 120 missions opérationnelles. Il est décoré de la médaille de guerre. Brillant, fervent, intense, volontaire, le chef d’Etat-major lui écrit personnellement pour le féliciter. A Laayoune, au Sud, elle pourrait le rejoindre mais il lui explique qu’il veut être tout entier aux missions… Lorsqu’il rentre à Rabat, c’est le soleil qui se lève, il a à cœur de tout offrir de lui pour transcender l’absence. Et puis un jour, on sonne…Le Commandant de la base, accompagné d’un autre Colonel. Ils sont hagards, verts…Elle a compris ! NONNNNNNNNN ! Elle se bouche les oreilles ! Ne veut rien entendre de l’affreuse nouvelle ! NOONNNNNNNNNNNNNN ! Ils veulent parler, elle les supplie de se taire et ce long gémissement d’animal blessé au plus profond de sa chair ! Alors eux…en chœur… « Il est vivant ! Il est vivant ! On sait qu’il est vivant ! » Il est vivant mais aux mains du Polisario ! Les informations s’écoulent une à une, comme le pus d’une atroce blessure…vivant…peut être blessé mais vivant…Mais de toutes façons, cette guerre ne va pas durer…Trois mois, six mois…Maximum ! Trois mois, six mois…sa tête est un chaos…Trois mois, six mois sans lui ? Comment cette chose serait-elle possible ? Et le silence va s’installer, un silence assourdissant ! Certains jours il englue toute trace de vie, toute pensée, d’une nappe noire et visqueuse. Rien, désespérément, rien ! Elle va s’habituer à vivre comme un animal aux abois, n’ayant de repos ni jour ni nuit, quêtant misérablement des bribes de pitance. Des nouvelles, des informations…toutes contradictoires. Elle traverse les nuits, toutes les nuits, d’un sommeil vigile, l’oreille vissée à la radio. Le jour, elle assume tout avec des gestes d’automate. Les mois s’enfilent et deviennent bientôt…années. Sa solitude lui glace les os et la fait frissonner de froid au milieu de la joie chaude du bonheur des autres. Elle va tout donner à Ola qui n’aura jamais de frères et sœurs…Malgré la peur qui l’étreint certains jours, face à l’adversité, Ola ce sera son œuvre ! Si un jour, un jour, il rentre, elle veut pouvoir lui dire « Regarde ! » Et elle veut qu’ils pleurent ensemble de joie en voyant le résultat ! Elle reçoit d’une année sur l’autre, de rares messages… « Capitaine Ali Najab. Dites à ma femme que je suis vivant ! » Vivant ! Le monde entier s’inscrit en lettres d’or dans ces six lettres ! Murée au sein d’une prison qui ne porte pas de nom, parce que les murs sont partout, elle s’interdit de vivre pour partager le même destin ! Elle apprend qu’il est emprisonné dans un camp surnommé « Dakhla » par le Polisario. Comme ils ne peuvent occuper le vrai Dakhla, ils torturent dans le camp du même nom… Dakhla va s’inscrire en lettres de sang dans sa tête… Une décennie passe. Elle reste cet animal toujours en mouvement s’accrochant désespérément au moindre espoir. Le Maroc a décidé une fois pour toute de ne jamais négocier avec les gens du Polisario qu’il considère comme des fils rebelles qui ont trahi la Nation…Les responsables gouvernementaux de l’époque pour ne pas céder au chantage répondent avec hauteur, qu’ « un soldat prisonnier est un soldat mort ! » Il en va de l’orgueil de la Nation… Alors elle va lutter seule, avec une obstination ravageuse. Non Atika Najab ne désertera jamais le combat pour sauver celui qu’elle aime. Elle ne s’habituera jamais à son absence ! Elle ne deviendra jamais « raisonnable » !
25 ans ont passé. 25 ans pendant lesquels le temps inexorable a dissout sa jeunesse. 790.560000 secondes d’acide tombées une à une sans discontinuer sur l’éclat de la chair. 25 ans ! Sacrifice hors du commun dont elle évite de mesurer le périmètre. Avec ce sourire de courtoisie spontanée pour épargner son entourage, elle a toujours oscillé sur un fil d’équilibriste au-dessus d’un gouffre immense. Entre espoir et désespoir. Elle le maintient vivant, vivant en elle, au creux de ses entrailles, là où personne ne peut l’atteindre. Chaque fois qu’elle est prête de dévisser et tomber, il la récupère, la redresse, la calme. Elle l’entend lui commander de ne pas faiblir. Elle se rétablit, s’agrippe, se cramponne à ce miracle de la pensée que l’on appelle, l’espoir. Et du haut de ce rocher fragile, elle lui envoie des signaux mystérieux qu’il est seul à décrypter !
Pendant des années, privée de nouvelles, elle invente une communication inédite : des lettres spirituelles, des colis mentaux, une langue ni parlée ni écrite, surgie tout droit du cœur et de l’esprit…elle lui envoie le premier bonjour du matin avec le premier rayon du soleil et le premier bonsoir avec la première étoile de la nuit. Des brises de fraîcheur lorsque la chaleur est accablante, des couvertures de laine soyeuse contre les morsures du froid, elle lui envoie la résistance et l’espérance et la patience…Privé de communication et de courrier, lui se bat contre l’oubli et jette dès qu’il peut, lèvres fermées, toujours la même phrase lorsque de très rares étrangers croisent son regard : « Ali Najab. Dîtes à ma femme que je suis vivant ! »… Pendant toutes ces années, ce seront les seules informations auxquelles elle pourra s’accrocher ! Lorsqu’enfin il peut lui adresser trois lignes, il écrit : « La mort ordinaire ne me fait pas peur, la vraie mort serait qu’il ne reste plus dans le cœur de chacune de vous deux, le moindre souvenir de moi… » A leur lecture, elle a la confirmation qu’il est resté ce guerrier de lumière dont les pas faisaient trembler le sol. Pendant 25 ans, « demain » sera synonyme d’espoir et pendant 25 ans, « demain » va la désespérer ! Alors elle a écrit 25 poèmes pour raconter l’irracontable, cette attente ahurissante de neuf mille six cent vingt-cinq jours ! Les plus beaux sont ceux où elle imagine ce qu’elle aimerait faire pour célébrer son retour. Elle se préparera avec des bains d’algues et de lait pour remonter le temps et lui offrir ce corps de jeune épousée qu’il a laissé. Elle abandonnera ses chaussures plates, lâchera ses cheveux, marchera avec grâce, habillera ses lèvres de rouge, soulignera ses yeux et sortira les brillants, les perles et le parfum d’œillet…Elle allumera les bougies… « Mais ça m’suffit pas ! » Elle convoquera les trompettes, les tambours et les flûtes et montera sur les plus hauts minarets pour que la nouvelle soit répandue dans tout l’univers. Elle recouvrira alors la terre de pétales de roses et l’air deviendra parfum ! « Mais ça m’suffit pas ! » Elle transformera les saisons en printemps et offrira au monde du lait et des dattes, tous les jours seront des fêtes et il n’y aura plus un seul esclave sur terre… « Mais ça m’suffit pas ! » Alors elle fera danser les montagnes, jaillir des sources au Sahara et le désert deviendra prairie. Elle inversera la courbe du soleil et la nuit deviendra jour mais ça ne lui suffira pas ! Alors elle habillera les mendiants de soie, transformera les hommes en poètes et effacera leurs fautes… « Mais ça ne suffira toujours pas ! »…
« Ce qui me suffira est de t’ouvrir un cœur qui a refusé de s’ouvrir à quiconque, c’est que tu déplies ces bras qui n’ont été déployés que pour toi, c’est que tu pénètres un esprit qui a oublié le reste de l’univers. Il me suffira de te voir et de me réveiller sur la lumière de tes yeux, sur la source de tes lèvres, sur le rythme de ta voix. Il me suffira tes profondes inspirations, les battements de ton cœur et l’odeur de ta peau… Il me suffira que tu m’enlaces, que tu me serre contre ta poitrine et là…enfin, je me remettrai, à Vivre ! » Lorsqu’Ali Najab est rentré après 25 ans de tortures, privations, isolement, mauvais traitements, son beau-frère qui le réceptionnait à l’aéroport d’Agadir a eu un inévitable choc. Rempli d’émotion, il lui a dit: « Atika t’a attendu 25 ans, elle est dans une chambre d’Hôtel, elle peut t’attendre quelques jours de plus… le temps que tu te retapes… » Ali Najab l’a fixé de son regard qui embrasse tout ; la réponse a fusé sans une ombre d’hésitation: « Non, je suis prêt ! …et puis cette phrase immense… « Elle verra en moi autre chose que ce qu’elle voit ! » Le tout premier mot qu’il a prononcé devant elle: « Pardonne-moi ! » On sait par sa déposition notamment devant la 4ème commission des Nations Unies ce que furent ces 25 ans de détention. Dès sa sortie des geôles du Polisario, il a fondé l’Association Marocaine des ex-Prisonniers de Guerre de l’Intégrité Territoriale. Accompagné désormais de Atika il se rend à Genève il est reçu par le CICR qui l’écoute avec une attention particulière. Puis retourne aux Etats Unis avec cinq de ses compagnons détenus, frappant toutes les portes dont celle du Sénat, de Human right watch pour faire ouvrir les geôles du Polisario. Il mettra tout en œuvre pour peser sur le monde et faire libérer les 400 prisonniers Marocains qui continuaient d’y croupir faisant d’eux les plus vieux prisonniers au monde. Il porte une casquette désormais célèbre POW (prisonners of War) offerte par des vétérans Américains: Their War is not over … Non sa guerre n’est pas finie. Il donne des conférences de presse où il dénonce les violations flagrantes des Conventions de Genève par l’Algérie et le Polisario dans le traitement des prisonniers marocains à Tindouf, en Algérie. En conférence de presse, à l’inévitable question : « En 25 ans, vous ne vous êtes jamais senti abandonné par votre pays ? » Il a eu cette réponse qui mérite d’être inscrite dans les livres d’histoire : « Je voyais bien que mon pays n’abandonnait pas le Sahara, la cause sacrée pour laquelle j’avais accepté de donner ma vie, tout le reste n’a pas compté ! ».
On sait qu’il a résisté aux traitements les plus vils, notamment 7 ans dans une fosse en terre et qu’il a eu tout au long de ces 25 ans un comportement exemplaire au milieu d’un chaos d’indignités, sans défaillance, en restant toujours un modèle pour les autres prisonniers. Son attitude a permis à cette petite communauté d’hommes enterrés vivants dans les décombres d’un séisme de l’histoire, de ne pas se désunir et continuer à porter avec une grande fierté l’honneur de leur pays. Provinces du sud…Dakhla au Rio de Oro, au total pour ce territoire mythique, Atika, Ali Najab, ces deux êtres rares, auront payé le prix d’une vie ! 

Par Françoise Bastide
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